Les métiers de l’urbain sous tension

Tous urbains n° 24

Collectif, 2018. Éditions PUF, Paris

La glace vanille-mangue va-t-elle envahir Paris ?

Après avoir été soustraits de longs mois au regard des passants, les deux pavillons de Ledoux qui marquent à Paris, place Denfert-Rochereau, la limite entre la ville du xviiie siècle et les faubourgs de l’époque sont redevenus visibles. Les passants étonnés, vous, moi, les voyageurs pressés qui sortent du métro, la longue file des touristes qui attendent pour visiter les catacombes, découvrent avec étonnement un bâtiment entièrement neuf, revêtu d’un enduit immatériel légèrement crémeux, d’un jaune glace parfum mangue. Le tout est bien propre, les angles sont nets, le soleil d’octobre dessine les grosses colonnes jumelées aux tambours carrés du portique de la façade d’entrée. Mais où est passé Ledoux ?
Ledoux, c’est l’architecte qui entre 1785 et 1789 a construit pour le compte des fermiers généraux les 47 portes ou propylées abritant les octrois du nouveau mur – souvent une simple palissade – qui entérinait la nouvelle limite de Paris et permettait de contrôler et de taxer les marchandises entrant dans la capitale(*1)… « Le mur murant Paris rend Paris murmurant », disait un pamphlet de l’époque…
Ledoux construit en pierre, ce calcaire coquillier de l’Île-de-France, qui se travaille plutôt facilement, résiste bien, et permet des moulures assez fermes. Il a été l’un des propagandistes du néoclassicisme, amoureux des volumes de base : cubes ou parallélépipèdes couverts d’un toit simple et de quelques projets de sphères.

À Denfert, la pierre a disparu, l’enduit s’étend uniforme sur tout le bâtiment à l’exception du toit, passant du mur aux colonnes et aux arcades sans altération. C’est propre et net comme un biscuit glacé de pâtissier. Ce pourrait être en parpaings, en contreplaqué, en nougatine. Par conséquent, choqué, je me suis précipité pour voir une autre porte de Ledoux, celle de la Nation (les lignes 6 et 2 du métro suivent sensiblement le tracé du mur des Fermiers généraux). Non, je ne m’étais pas trompé, Ledoux construit en pierre, à la manière ancienne : des pierres froides, les plus robustes, pour la base du bâtiment, plus exposée aux chocs et au rebond de la pluie, grosses pierres gris pale qui alternent avec des remplissages en meulière ; puis des pierres un peu plus petites qui construisent les angles, les colonnes, l’encadrement des fenêtres, les arcades et les voûtes et dont les joints soulignés par un trait de peinture sombre se prolongent sur le plat des murs, qui semblent bien être un remplissage enduit, subterfuge courant à l’époque pour économiser à la fois les charges et les coûts. Présence des pierres et tracé des joints permettent de comprendre l’appareil (pour les novices, la manière dont les pierres sont posées pour assurer la solidité de l’édifice). Revenons à Denfert, de près des joints en creux apparaissent, réguliers, soulignant les horizontales. Aucun joint vertical, pas de peinture, mais la restauration n’est pas terminée.

Rentrant à pied vers le centre de Paris et traversant de ce fait des quartiers « historiques », quel ne fut pas mon étonnement de constater que ce jaune est devenu la règle. Ainsi, rue François-Miron, plusieurs immeubles du xviie siècle, du Consulat ou du premier Empire, voire du second, bref, haussmanniens, sont aussi devenus jaunes, un jaune un peu plus discret et très légèrement transparent, ce qui permet de repérer encore une partie des pierres, mais quand même jaune. Et ici les joints sont soulignés d’un trait léger de rouge éteint, jusqu’y compris un peu plus loin, un immeuble vraisemblablement dû à l’architecte Albert Laprade, qui construisit plusieurs bâtiments d’accompagnement au sud du Marais et dans l’île Saint-Louis.

Faut-il y voir une nouvelle doctrine des monuments historiques et s’attendre à contempler bientôt la place de la Concorde et la Madeleine en jaune poussin, permettant aux touristes de prendre même par mauvais temps des photos moins tristes que la pierre grise un peu noircie par les ans et les gaz d’échappement ? Et pourquoi pas la Sainte-Chapelle rose framboise et l’Hôtel-Dieu vert pistache ? Paris enfin pourraient rivaliser avec Disney. Mais bon, cette image d’un sorbet à la mangue n’est peut-être due qu’à la fraîcheur de la restauration. Quelques mois de soleil, de pluie et de pollution vont venir atténuer une couleur trop vive. La vraie pierre qui est dessous va réapparaître. On reconnaîtra Ledoux. Paris sera toujours Paris.

Je ne peux m’empêcher cependant de penser à l’attention avec laquelle quelques architectes s’efforcent de pratiquer des restaurations délicates qui laissent voir le vécu du bâtiment, les différentes périodes de sa construction et les différentes étapes de réintervention. Revenant par le Panthéon, je fus surpris de voir sur son flanc nord, loin de l’entrée, que l’on avait supprimé des places de parking pour dresser quelques tables en bois avec leurs bancs qui permettent aux promeneurs de se reposer, voire de pique-niquer. Et mieux encore quelques arbres tout jeunes qui procurent un peu d’ombre. Espérons que ce n’est pas seulement un aménagement d’été pour touristes et qu’il pourra profiter le reste de l’année aux lycéens d’Henri-IV juste en face et aux étudiants qui fréquentent la bibliothèque Sainte-Geneviève ou la faculté de droit toute proche. Comme quoi il ne faut pas désespérer, avec un peu de chance, l’autre aile, au sud, pourrait aussi être plantée et l’on pourrait garer sa voiture sous les arbres.

Notes

1- Outre la barrière d’Enfer, seules ont subsisté la barrière du Trône place de la Nation accompagnée de deux colonnes reprises sous la Restauration, la rotonde de la Villette et celle, légèrement déplacée, de Monceau.

Quand des enduits crémeux de couleur pâtissière commencent à recouvrir des immeubles historiques d’un coin de Paris, on se met à craindre le pire : serait-ce une manoeuvre pour attirer plus facilement le regard du touriste ?