Les nouvelles routes de la soie

Tous urbains n° 23

Collectif, 2018. Éditions PUF, Paris

Revues d’architecture, l’image convenue du créateur

Déplorer l’absence de critique en architecture est un thème récurrent, Jacques Lucan le faisait déjà remarquer en 1995 dans le premier numéro du Visiteur ; vingt ans auparavant, dans son premier édito, Bernard Huet, rédacteur en chef de L’Architecture d’aujourd’hui, annonçait ses objectifs : en faire « une tribune et le lieu d’un débat vigoureux autour des idées et des oeuvres, inscrites dans le contexte du système de production actuel », par l’information du lecteur et la critique active des oeuvres et des idées. Ainsi régulièrement une voix s’élève pour dire l’importance d’un débat et d’une critique sur les questions qui concernent l’architecture, et cette régularité témoigne d’une insatisfaction.

Pour y voir plus clair, j’ai commencé un recensement des revues d’architecture françaises. Sur Internet, l’Ordre des architectes en affiche trente. La liste étonne, puisqu’on y voit des maisons d’édition qui n’ont pas de revue, des revues d’immobilier, loisirs, santé/beauté (l’architecture est dans tout !), plusieurs consacrées au bois, des cahiers techniques, etc. Certaines sont connues et ont un fort tirage tel le Moniteur des travaux publics et du bâtiment, tandis que d’autres restent confidentielles. Certaines n’y figurent pas, qui pourraient légitimement en être. Aucune revue francophone, belge, suisse, québécoise ou autre. À parcourir les sites, il est clair que l’éloge, plus ou moins argumenté, est le propos dominant : la revue est le porte-parole d’un groupe, son but est la diffusion des oeuvres de ce groupe et la promotion de leurs auteurs. Rien de nouveau, me direz-vous.

Prenons un exemple, L’Architecture d’aujourd’hui (AA), la plus importante des revues françaises, et la plus ancienne. Elle est créée en 1930 pour défendre et promouvoir l’architecture moderne contre l’académisme. Appuyée sur un comité de patronage de 47 personnes, où se côtoient modernes et moins modernes, dont de nombreuses notoriétés professionnelles tels les prix de Rome (Tony Garnier, Henri Prost ou Eugène Beaudouin), elle ouvre un grand courant d’air frais dans un milieu qui, depuis la reconstruction de la guerre de 1914-1918, a tendance à tourner en rond. Si elle ne se présente pas dans cette première décennie comme une revue de critique, elle joue un rôle primordial dans l’organisation d’un débat assurément tonique face à l’establishment représenté par l’Architecte, revue de la Société des architectes diplômés par le gouvernement (Sadg). Le débat ne traduit pas, comme on le dit, une opposition ancien/moderne – les deux rédacteurs en chef successifs de L’Architecte, Pol Abraham et Michel Roux-Spitz, font partie du comité de patronage de AA – ni une distinction nette entre les oeuvres : Le Corbusier est publié dans L’Architecte, et Albert Laprade écrit dans L’Architecture d’aujourd’hui. La différence tient au point de vue sur la ville : L’Architecte soutient une architecture moderne inscrite dans les tissus constitués, tandis que AA développe les théories des Ciam(*1), qui proposent une rupture radicale avec la création de grands ensembles et dont les exemples sont davantage ceux de Francfort, des Pays-Bas ou de la cité de la Muette à Drancy plutôt que les habitations à bon marché (Hbm) de la ceinture.

Tout autre est la situation après-guerre quand AA reprend sa publication, après avoir dû s’arrêter de 1940 à 1945 – les propriétaires fondateurs sont juifs – pour donner naissance à L’Architecture française, plus conforme à l’esprit de Vichy, tandis qu’une tentative d’alternative s’engage avec Techniques et architecture. Redevenue rapidement la grande revue de référence avec plus de 60 000 abonnés à la fin des années 1960, AA accueille dans ses pages les architectes modernes devenus les patrons de la profession et de l’enseignement et accompagne le mouvement qui,
de la reconstruction aux grands ensembles, marque en France trente ans de fonctionnalisme triomphant. Ici, plus de débat et si la revue continue à publier régulièrement des informations sur les architectes étrangers, elle est devenue une institution conformiste sans concurrent. Accusant avec quelque retard la secousse de mai 1968, elle connaît de 1974 à 1977 une brève période de critique et de contestation du milieu professionnel avant de reprendre son rôle de vitrine des projets français puis, comme l’indique avec franchise son site, « de mise en avant des stars de l’architecture française » tandis qu’elle
passe sous la houlette de Jean Nouvel. Entre-temps, d’autres revues se sont affirmées : AMC, D’A (D’architectures), d’autres ont disparu.

Quelles leçons tirer de ce survol de quatre-vingt-dix ans ? D’abord, constaterla tendance lourde des revues à porter les intérêts des professionnels. Au nom de l’architecture, on souffle dans le sens du vent en renvoyant au lecteur l’image convenue du créateur sans prendre le risque d’expliciter les conditions réelles de la production, le jeu des intérêts économiques, la complaisance avec les politiques. Ensuite, souligner la difficulté d’une critique qui suppose de concilier indépendance et immersion dans le milieu. L’intrication entre la presse professionnelle, la commande et les affaires reste une constante que viennent déranger régulièrement quelques trublions rapidement mis au pas par absorption ou exclusion. L’Architecture d’aujourd’hui des années 1930 et de 1975, AMC de 1967 puis du milieu des années 1970, Le Visiteur au tournant du siècle, Criticat pour la dernière décennie ont joué ce rôle irremplaçable d’une parole libre de toute attache mercantile ou institutionnelle, à laquelle Tous urbains essaye modestement d’apporter sa pierre. La décision de Criticat de mettre fin à sa publication régulière va nous priver de cet indispensable éclairage décalé…

Notes

1- Congrès internationaux d’architecture moderne, fondés par Le Corbusier en 1927.

Régulièrement une voix s’élève pour dire l’importance d’un débat et d’une critique sur les questions qui concernent l’architecture.

Au nom de l’architecture, on souffle dans le sens du vent en renvoyant au lecteur l’image convenue du créateur sans prendre le risque d’expliciter les conditions réelles de la production.