Le projet du 9-3

Tous urbains n° 22

Collectif, 2018. Éditions PUF, Paris

Le design contre le confort

Vous décidez de changer de douche, et vous vous laissez convaincre par une robinetterie élégante : un cylindre chromé d’où part l’alimentation des deux pommeaux : verticale pour le fixe, raccord souple pour le mobile, chaque extrémité du cylindre commande à droite le mitigeur, à gauche le débit et le passage de la douche en pluie à la douche téléphone. Cela s’accorde avec le cylindre vertical choisi pour le lavabo, l’affaire est faite. Vous remarquez vite, que sans vos lunettes vous avez du mal à lire les graduations de l’eau chaude mais une fois qu’on a compris le côté du froid et celui du chaud, on peut y aller au jugé. Là où cela devient compliqué c’est que vous n’aviez pas prévu que ces maniements sont faciles à faire à sec, dans le magasin.

Chez vous, les mains mouillées ça passe encore, mais si vous avez eu le malheur de vous savonner avant le réglage, impossible d’agir sur l’eau déjà brûlante ou encore froide qui vous tombe sur les épaules ; une seule solution : reculer vivement puis débarrasser votre main des traces de savon afin de reprendre autorité sur les commandes. Alors après quelques sketches dignes de Jacques Tati dans Mon oncle, vous vous habituez à commencer par un réglage à sec, puis à le vérifier avec la douche téléphone avant de vous savonner. Vous pensez avec nostalgie aux robinets anciens qui permettaient sans regarder de réduire ou d’augmenter le débit. Et vous vous demandez pourquoi quelqu’un que vous ne connaissez pas a pris un malin plaisir à rendre difficile une chose aussi simple que d’ouvrir ou fermer un robinet. De fil en aiguille vous pensez à votre ordinateur qui pour des raisons esthétiques : « être net », place sur l’arrière un certain nombre de prises et vous oblige à vous accroupir sous la table dans une semi obscurité en déplaçant légèrement l’appareil pour brancher ou débrancher le raccord nécessaire.

On pourrait multiplier les exemples : les réglages des cuisinières placés à l’horizontale (pour éviter que les enfants jouent avec le gaz), avec comme conséquence que les flammes viennent lécher les boutons de réglage ; les couverts avec lesquels il est impossible de couper une viande un peu épaisse…

Il faut se demander avec quels arguments on en est arrivé à cette priorité de l’aspect sur l’usage.
Certes l’industrialisation marque une rupture que consacre l’exposition universelle de Londres de 1851. En Grande-Bretagne des débats assez vifs opposent tout au long du XIXe siècle ceux qui déplorent la perte de l’artisanat et prônent un retour au Moyen Âge gothique et catholique, ceux qui veulent par l’alliance des Arts and Crafts redonner un rôle créatif aux ouvriers dans une perspective socialiste tempérée, ceux qui trouvent que l’industrie ne va pas assez vite et dénoncent les obstacles au progrès, ceux qui… Les découvertes techniques se succèdent, les chemins de fer s’étendent et rapprochent les villes ; les Américains inventent le gratte-ciel et réinvente le clacissisme. L’Allemagne qui s’industrialise à grands pas veut réconcilier l’architecture et l’industrie. L’Europe se contorsionne dans les différentes familles de l’art nouveau : Bruxelles, Vienne, Paris, Barcelone, Prague rivalisent quand un nouvel apôtre lance un cri qui résonne comme un anathème : « l’ornement est un crime » (1908). Débarrassé de ses décors floraux et sensuels, le progrès sera ascétique et la villa Steiner de l’architecte Adolf Loos devient l’icône autour de laquelle se rassemblent les nouveaux prosélytes. Curieusement, peu d’auteurs à l’exception du critique italien Bruno Zevi, n’ont suffisamment souligné que la façade de la villa Steiner que tout le monde prend comme exemple avec sa toiture terrasse et ses grandes fenêtres sans moulures est en fait la façade arrière du bâtiment, celle qui donne sur un jardin intime et que l’on ne voit pas, tandis que l’entrée, côté rue, présente une façade conventionnelle couronnée par une toiture tout à fait traditionnelle, la porte au centre.

Une guerre plus tard (1914–1918), le Bauhaus tente de redonner un cadre théorique à tout cela, des avant-gardes émergent aux Pays-Bas, dans la toute jeune URSS, en France, en Italie. Le Corbusier injustement battu par des projets académiques au concours de la Société des Nations à Genève, rassemble ses soutiens et crée les CIAM. L’architecture moderne est née.

On vilipende les moulurations bourgeoises sans en comprendre les raisons constructives, on supprime les plinthes, les soubassements, les corniches. On géométrise le mobilier et les ustensiles domestiques, allant parfois jusqu’à l’absurde comme la chaise zig-zag de Rietveld, défi constructif et hommage à l’inconfort. L’effet prime et parmi les différentes tendances qui composent le mouvement moderne l’obsession de la pureté finit par triompher de la modernité confortable que représentaient en France les meubles de Charlotte Perriand, les appartements de Roux-Spitz ou les villas d’ André Lurçat ou de Robert Mallet-Stevens, Comme si la modernité joyeuse qui succède à la guerre, avec la découverte du corps, l’abandon du corset, le gout du sport, de la plage et du soleil, le jazz et le cinéma parlant devait se terminer dans l’ascétisme.

Tous urbains n°22 : le projet du 9-3