PUBLICATIONS / VILLE/CAMPAGNE

Villes moyennes, petites villes : déclassées ou mal gérées ?

Tous urbains n° 21

Collectif, 2018. Éditions PUF, Paris

Star-système et ville durable

En 2013, dans l’édito du n° 2 de Tous urbains, « L’ivresse de la feuille blanche », je critiquais la propension des architectes à perpétuer une vision abstraite de la composition souvent indifférente au terrain, au site, au déjà là. Je montrais comment cette manière de penser cultivée par les beaux-arts pendant deux siècles s’était curieusement transmise aux modernes au cours du XXe siècle avec un simple changement de références : le néoplasticisme de Mondrian ou de van Doesburg venant remplacer la double symétrie de Saint-Pierre de Rome ou les pattes d’oie de Versailles qui formaient l’essentiel de la culture académique. J’imaginais qu’après la critique de l’architecture de masse qui avait produit les grands ensembles et cinquante ans après les ruptures de Mai 68 et les sarcasmes qui accompagnaient l’évocation du prix de Rome, la chose était entendue.

Eh bien non ! Dans leurs travers les plus ridicules, les beaux-arts ont gagné, l’architecture du grand geste triomphe. Regardez la série d’articles du Monde consacrés cet été aux temples high-tech des multinationales. Voilà : l’architecture existe. De Seattle à Los Angeles, les campus d’Apple, de Microsoft ou de Google rivalisent avec les sièges de Starbucks ou d’Amazon. Des compositions introverties, de mondes séparés, insensibles au voisin. On n’y retrouve les vieilles tartes à la crème des beaux-arts finissants : un centre de recherche, de communication ou de stockage ne saurait trouver une autre forme que circulaire. De ce fait, la maison de la Radio prend un petit air vintage. Google « invente » le squaom, rencontre du carré et du dôme dont on avait pu admirer depuis Sainte-Sophie de Constantinople (construite entre 532 et 548) la généreuse descendance, tandis qu’Apple se dote d’un immense bâtiment circulaire, dont le centre encore en chantier évoque dans la photo aérienne l’intérieur d’une montre ancienne. Par conséquent, les gratte-ciel d’Amazon dans le centre de Seattle font figure de déjà-vu.

L’architecture-objet se suffit à elle-même, vive la feuille blanche qui permet d’échapper à la tyrannie du parcellaire et d’affirmer son parti. Et pour en rajouter, quelle ne fut pas ma surprise, le 8 novembre dernier, d’entendre lors d’une émission matinale consacrée à l’inauguration du Louvre d’Abu Dhabi le journaliste qui se préparait à interviewer l’architecte Jean Nouvel, faire l’éloge de la feuille blanche, condition nécessaire de la créativité poétique : la feuille blanche sur laquelle tout serait possible…
Pendant ce temps-là, on vous parle de ville durable, de la nécessité d’économiser les ressources de la planète. Alors, en quoi tous ces musées et ces palais de la nouvelle économie mondiale peuvent-ils contribuer à rendre la ville plus durable ?

Commençons par une remarque de vocabulaire : est durable ce qui est susceptible de durer. La ville dès l’origine apparaît comme durable. Plusieurs villes au monde ont plus de 2 000 ans, bien des « villes nouvelles  » ont plus de 500 ans… On pourrait se demander ce qui leur a permis de traverser les siècles, de s’adapter et de se transformer tout en continuant d’exister. Il y a les conditions géographiques : situation favorable, rôle stratégique dans une économie régionale, l’attachement des hommes qui les conduit à reconstruire après les démolitions ou les revers. Il y a la mécanique propre des villes qui concilie plusieurs échelles et diverses temporalités. La longue histoire des chemins forme la première armature, ils permettent l’accès et dessinent les premières voies : rues parfois millénaires (la rue Saint-Jacques à Paris, voie romaine et chemin de Compostelle) construites de part et d’autre. Les grands découpages parcellaires forment une seconde structure ; hérités dans le passage du rural à l’urbain ils gardent les traces de l’arpentage agricole ; décidés pour les villes de fondation : centuriation romaine, charte des bastides, loi des Indes, Land Ordinance de Jefferson, ils ordonnent les dispositions du bâti. Dans tous les cas, redécoupés ou remembrés au cours des siècles, ils déterminent les possibilités de construire et leur assignent des limites. Tracés viaires et découpages parcellaires ont permis la vie des villes, leur perpétuelle adaptation, leur densification et leurs extensions. Pourtant, à voir ce qui se passe aujourd’hui, on a l’impression que nous l’avons oublié. Le culte de la forme et la primauté de l’icône rejoignent l’urbanisme volontariste qui est l’appellation politiquement correcte d’une volonté techno cratique solidement ancrée. Comme s’il fallait toujours au nom d’une rationalité supérieure ou d’une efficacité nouvelle oublier l’existant et contrarier les tendances naturelles.

Oui, mais me direz-vous, Abou Dhabi est une feuille blanche, le sable du désert. Erreur, le désert n’est pas la feuille blanche, il est habité, traversé, marqué. Ici, une inflexion du relief qui s’impose et conditionne le passage, là, un point favorable pour l’accostage. Même si la ville n’a encore qu’un demi-siècle, elle a déjà marqué le territoire. Alors, on aurait aimé qu’au lieu de s’extasier sur la feuille blanche, le journaliste demande à Jean Nouvel s’il a imaginé comment ce petit point(*1) posé sur la rive de l’Île de Saadiyat face au port pourrait faire ville avec le futur quartier culturel projeté juste à côté, où sont déjà prévus deux autres musées par les architectes Norman Foster et Frank Gehry. Quel vis-à-vis avec le centre commercial en construction à 250 m. Comment transformer au moindre coût environnemental les infrastructures créées pour desservir le musée afin qu’elles deviennent les avenues de la ville, fréquentables autrement que dans une limousine aux vitres fumées.

Notes

1- Un point de 180 m de diamètre, certes, et qui réserve de belles surprises, mais à côté.

Dans leurs travers les plus ridicules, les Beaux-Arts ont gagné, l’architecture du grand geste triomphe.